Les baleiniers de récif
Qu'est-ce qu'une baleinière ?
Les baleinières sont des embarcations ventrues longues de 5,40 mètres et d'une largeur de 1,90 mètre, dont la charpente est formée de 17 couples. Entièrement construites, dans des chantiers privés locaux, en bois de purau, d'auteraa et de aito, leur quille est en kohu, plus facile à travailler.Leur bordé est en pin.
Les baleinières sont équipées à l'avant et à l'arrière d'organeaux permettant leur hissage, d'aviron et d'un plateau arrière pour la mise en place d'un moteur hors-bord de 40 CV. Elles sont pourvues d'une quille sur toute leur longueur, avec bande molle en acier et de lattes d'échouage de protection pour les carènes. Gérées et entretenues par le secteur manœuvre de la base navale, elles sont embarquées sur les bâtiments de la Marine nationale pour assurer le passage des récifs coralliens ou le transbordement de personnel et de matériel.
Qui sont les baleiniers et leur rôle mission ?
Leurs points communs
Tous polynésiens d'origine, hommes de la mer, enfants de moana, sérieux mais rieurs, et aussi et surtout, courageux. Car du courage, il en faut à ces "baleiniers", comme on les appelle du côté de la base navale de Fare Ute, pour franchir, dans les îles lointaines dépourvues de passes, les barrières de corail en surfant sur la vague choisie. "Tu sais, les barrières, il n'y en a pas deux pareilles : et la même barrière, en fonction du temps, de la houle ou de la marée, elle est différente. En fait, chaque fois qu'on passe, c'est un peu comme si c'était la première fois."
Des hommes indispensables à la Marine nationale
Les baleiniers de récif, appelés ainsi parce qu'ils pilotent des baleinières, qui sont des embarcations en bois de forme particulière à fond plat, ont pour mission d'embarquer à la demande des commandants, sur les bâtiments de la Marine nationale qui partent pour des missions particulières.
"Parfois, confie le capitaine de corvette Arnault Georget, commandant La Railleuse, nous arrivons devant une barrière de corail dépourvue de passe, il y en a quelques-unes comme à Tematangi ; d'autrefois, la passe est trop étroite ou trop peu profonde, ou encore trop dangereuse pour nos bâtiments à cause du courant trop violent. Si nous devons débarquer du personnel ou du matériel à terre, sur l'île, nous avons alors recours aux baleiniers."
Le cœur du métier. Comment travaillent-ils ?
La technique consiste à mettre à la mer une des quatre lourdes baleinières entretenues par la base navale et qui a été embarquée à bord à l'occasion de la mission. Une fois la baleinière à l'eau, le baleinier s'y installe et commence le chargement des marchandises ou des passagers. "Quand il y a de la houle, ça peut être dangereux, le bateau roule bord sur bord ; mais on fait attention ; maintenant on a des casques et des brassières.On n'aime pas trop les mettre, ça gêne pour travailler mais ça rassure les commandants, alors on les met!", explique Tuki Raka.Commence alors pour le baleinier, le cœur même de sa mission: passer la barrière de corail. "Normalement c'est moins difficile quand tu rentres dans le lagon, car il suffit d'attendre et de suivre la vague que tu vas surfer. C'est beaucoup plus difficile pour sortir, quand tu rejoins l'océan.Là, il faut viser juste pour être sur la vague au moment où elle franchit la barrière: si tu es en retard ou en avance, tu râpes sur le récif et il faut alors descendre de la baleinière et attendre la vague suivante qui la remettra à flots".
Un métier que l'on n'apprend pas à l'école
Leur métier, ils l'apprennent sur le tas, au fil des missions. "C'est pas comme l'auto-école, tu ne passes pas le permis!". Et, de fait, il n'existe pas de manuel de bon barreur de baleinière.La transmission du savoir est à peine orale, elle passe essentiellement par les gestes, les attitudes devant le train de houle ou la vague qui s'annonce dangereuse.Les baleiniers les plus jeunes, qui ont été recrutés il y a six ans, sont toujours en formation et les "anciens" ne les considèrent toujours pas aptes à manœuvrer seuls la baleinière.Pas question de devenir barreur, c'est-à-dire responsable d'une embarcation, avant une dizaine d'années de fonction de matelot. Une illustration parfaite de la notion chère à la marine "d'amatelotage", période d'apprentissage et de formation continue sur le modèle des aînés. Lorsqu'ils ne sont pas en mission sur l'Arago ou La Tapageuse, les baleiniers s'occupent à divers travaux sur la base navale. "On donne un coup de main aux boscos, on entretient les baleinières, on fait un peu de peinture" explique Hotea.Mais ce qu'ils préfèrent, c'est partir en mission, même si, de l'avis des moins jeunes "ce n'est plus comme avant".Avant, c'était lorsque les missions vers Mururoa, Fangataufa ou Hao duraient deux à trois mois."Maintenant, nous ne partons que deux ou trois semaines ; c'est moins bien, mais la famille préfère".
Leur bâtiment fétiche ? Assurément, le Dumont d'Urville, "parce qu'il part souvent, il y a de la place, on est bien logés et bien nourris ; et puis, le tomana est sympa, il est sportif, c'est un bon !" Jugement de baleinier.
"Vous savez, conclut le lieutenant de vaisseau Bougeois, qui commande le Révi, les baleiniers nous apportent véritablement une aide irremplaçable. Quand on les regarde manœuvrer, cela paraît facile: mais bien malin le popa'a qui arriverait à faire ce qu'ils font et jamais je n'enverrais seul mon quartier-maître manœuvrier franchir une passe en baleinière".
Cette facilité apparente, cette aisance dans la houle face au récif, elle est due à une maîtrise certaine de l'élément et à une connaissance intime du milieu, acquise au fil des années.
Car de ce métier, qui est un sport particulier, les baleiniers en font aussi un art. Et c'est aussi ce qui rend ces hommes si attachants, ces hommes sans qui beaucoup des missions de service public ou de présence dans les îles lointaines des bâtiments de la Marine en Polynésie ne pourraient être conduites avec le succès que l'on connaît.
