Navigation traditionnelle : tout un art
Il n'existe pas ou très peu d'écrits sur la navigation traditionnelle ou sur la fabrication des pirogues doubles. La navigation repose aujourd'hui encore sur la même problématique qu'à l'époque des pirogues traditionnelles : il faut dans un premier temps fixer un trajet vers son but ; ensuite savoir où l'on se trouve lorsqu'on est en pleine mer pour effectuer un ajustement de trajectoire ; et enfin, à l'arrivée sur le lieu, le localiser avec précision pour l'abordage.
Le "chemin d'étoiles"
Les navigateurs avaient trois alliés dans la route qui les conduisaient jusqu'à leur lieux de destination. D'une part le "ciel", puis les vents et enfin la houle. Le ciel ou plutôt les étoiles étaient un repère fiable pour déterminer les routes à suivre. Au début de la nuit, chaque étoile se lève à l'est pour se coucher à l'ouest en suivant une trajectoire identique d'un jour à l'autre. Lorsqu'une étoile avait fini son chemin, les pilotes des pirogues prenaient une nouvelle étoile connue pour avoir une position sur l'horizon quasi identique à la précédente. Cette succession d'étoiles était nommée, à Tahiti, "chemin d'étoiles" (avei'a). En plus des "étoiles guides", les navigateurs se servaient des constellations surtout à cause des nuages qui faisaient écran lors du lever des étoiles.
Durant la journée, le soleil et le vent prenaient le relais des étoiles. Le soleil fixait les quatre points cardinaux et ses subdivisions. Les autres points étaient visualisés grâce aux différents vents, parfaitement connus des navigateurs. Cette association a permis la création de rose des vents. Cependant, les changements fréquents des vents ne donnaient pas une direction précise. C'est pourquoi, un troisième élément naturel était utilisait avec l'appréciation des houles, plus régulières elles. La façon avec laquelle la coque était frappée, la forme de la houle et la couleur de l'eau étaient des indices précis et fiables. Paradoxalement, la navigation de nuit était plus sure que celle effectuée de jour parce qu'elle demandait moins d'attention et restait plus précise.
Tenir le cap
Une fois en mer, il fallait tenir le cap pour arriver au but. Le courant, les intempéries et les autres problèmes, détournaient la pirogue de sa trajectoire initiale. Il était nécessaire au pilote de connaître et d'estimer tous ces paramètres pour rectifier le tir. Celui-ci était corrigé en fonction de l'angle fait par le sillon de la pirogue et une ligne imaginaire traversant son axe longitudinal. La force du courant avait un rôle très important pour l'estimation des directions puisqu'en règle général, les courant circulent vers l'ouest ou le sud-ouest.
Le trajet parcouru était estimé en fonction des vents et de la force de la mer, et comptabilisait en nombre de jours de voyage. Le temps passé en mer évaluait le chemin effectué avec exactitude et l'endroit où se trouvait l'embarcation.
Terre !
Après des jours passés en mer, il ne fallait en aucun cas manquer la terre d'accueil. Là encore, les navigateurs se servaient d'indices et d'éléments naturels très précis.
Une des méthodes consistait à élargir la cible (île) en l'entourant d'un halo imaginaire de 30 milles. Grâce à ce procédé, certaines îles ainsi agrandies se touchaient et formaient une plus grande surface repérable.
La présence des oiseaux de mer étaient et sont toujours un indice très important; en fonction de l'espèce, les navigateurs pouvaient estimer la distance qui les séparait de leur but. Ainsi la présence de frégates leur donnait un premier rayon de 75 milles de la terre et les sternes une nouvelle estimation de 20 milles des côtes. Les allées et venues des oiseaux pour retourner à leur nid, traçaient la direction vers les terres.
Les nuages en pleine mer étaient un bon moyen de repérage. En effet, la couleur et la forme des nuages permettaient de savoir si les navigateurs s'approchaient d'une île haute ou d'un lagon. Le sable blanc et les lagons des atolls ont une luminosité très particulière qui donne aux nuages une coloration verte connue des Polynésiens comme celle de l'atoll de Ana.
Les navigateurs se servaient de la houle lors de leur voyage, or à l'approche de terres, les houles "rebondissent". Là encore, indice très important que les pilotes de pirogues ne manquaient pas d'analyser pour le repérage et l'abordage du but. Dans certaines régions, des cartes de houle étaient même réalisées avec des palmes de cocotiers qui symbolisaient les différent types de houle.
Un autre indice était le repérage de végétaux à la dérive; l'état de fraîcheur permettait d'estimer l'éloignement de la terre tandis que le sens de ces végétaux donnait la direction du but à atteindre.
Bibliographie : "Tereraa, voyages et peuplement des îles du Pacifique", Eric Conte, éditions Au vent des îles
